Ce titre peut sembler exagéré, mais scientifiquement parlant le terme « poisson » n’a pas de sens. Auparavant, ce mot regroupait l’ensemble des animaux aquatiques (cétacés et amphibiens compris). Désormais, si l’on se penche sur la définition générale d’un poisson, on retrouve les critères suivant : vie aquatique, possède des vertèbres, est muni de branchies (la plupart du temps) et son corps est généralement recouvert d’écailles. Mais malgré cette rectification, cette appellation n’a pas de sens classificatoire. Après avoir lu cet article, vous pourrez vous aussi clamer haut et fort « les poissons n’existent pas ! »

Rassurez-vous, nous allons revoir rapidement les bases de la classification du vivant pour comprendre pourquoi cela n’est pas correct. Je ne reviendrai pas sur l’histoire des différents arbres du vivant ni sur comment ils ont, eux aussi finalement, évolués au cours du temps.

Un peu de classification

Comment sont classées les différentes espèces dans l’arbre du vivant ? Je ne vais pas rentrer dans le détail, mais sachez que d’ordinaire nous regroupons les espèces en fonction de leurs caractères communs. C’est Charles Darwin (1809-1882)

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Charles Darwin

qui prit en compte les caractères des êtres vivants comme un témoignage d’une parenté entre les espèces. La recherche des liens de parenté entre les différents organismes, c’est ce qu’Ernst Haeckel (1834-1919) nomme en 1866 la phylogénie du vivant ou phylogénie (pour les intimes).

 

Bref, les caractères comparés peuvent être anatomiques (structure de la main), embryologiques ou encore moléculaires (comme la séquence d’un gène). Pour être comparés entre eux, ils doivent obligatoirement être homologues, c’est-à-dire issus d’un même caractère ancestral. Par exemple, les nageoires des « poissons », se sont différenciées en pattes chez les tétrapodes dont nous faisons partie.

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Ernst Haeckel

Au cours de l’évolution, un caractère présent chez un ancêtre commun peut subir une transformation évolutive. Le caractère s’est donc modifié, certes, mais il conserve malgré tout une ressemblance avec sa version d’origine. Et c’est le partage d’un certain nombre de ces caractères homologues par plusieurs individus qui permet de les classer dans le même groupe.

Pour que les choses soient plus simples à visualiser, nous utilisons un arbre phylogénétique. Grâce à lui, on peut alors établir une synthèse des relations/liens de parentés que possèdent les organismes entre eux, voir si un groupe est apparenté à un autre, ou si un individu a des caractères exclusifs.

Chaque nœud correspond à un ancêtre hypothétique et toutes les espèces qui en  descendent forment ce que l’on appelle un groupe monophylétique ou encore un clade.

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Le groupe 1 compte trois espèces (A, B et C) ainsi que leur ancêtre commun 1. De ce fait, il correspond à un groupe monophylétique ou clade. En revanche, le groupe 2 regroupe deux espèces (E et F) et l’ancêtre commun 2. L’espèce D n’est pas incluse dans cet ensemble, on parle alors de groupe paraphylétique.

 

Revenons à nos « poissons »

Aujourd’hui, si l’on regarde l’arbre du vivant on peut constater que les groupes sous l’appellation de « poissons » comprennent une espèce ancestrale, mais pas tous ses descendants. En effet, on peut voir que ce terme exclut de facto les tétrapodes – donc nous, ainsi que les dauphins et les baleines par exemple – qui ne sont pas des « poissons ». Ils forment alors ce qu’on appelle un groupe paraphylétique.

Arbre poisson

 

De ce point de vue là, le clade des « poissons » n’existe pas, et ce mot n’a pas de réel sens taxonomique. Mais alors, comment nommer ces espèces qui barbotent tranquillement dans l’eau, me demanderez-vous ? Et bien par leurs petits noms de groupes : téléostéens, actinistiens, chondrichtyens ou encore dipneustes ! Moins de gens sauront de quoi vous parlerez, mais d’une vous n’aurez pas faux ; et de deux vous pourrez leur expliquer pourquoi pendant qu’ils vous regarderont avec leurs yeux de mérou au départ d’un 400 mètres haies.

Un petit bémol néanmoins : même si ce mot est scientifiquement « faux », son usage reste très pratique vu qu’il permet de réunir des espèces animales voisines par leur aspect général et surtout par le milieu dans lequel ils évoluent : l’eau. Je ne vous en voudrai donc pas si à l’avenir vous continuerez à parler de « poissons ».

Au passage, sachez que le même problème se pose pour les reptiles. Comme on le voit ici, les reptiles regroupent les chéloniens (tortues), les squamates (serpents et lézards), les rhynchocéphales (avec deux espèces) et les crocodiliens. Les oiseaux ne sont pas compris dans cette appellation. On a donc bien un ensemble qui englobe un ancêtre commun, mais pas tous ses descendants : c’est aussi un groupe paraphylétique.

Bibliographie :

http://www.cnrs.fr/cw/dossiers/dosevol/decouv/articles/chap7/lecointre5.html

http://acces.ens-lyon.fr/biotic/evolut/phylogene/documentation/html/vertebr.htm

http://glecointre.mnhn.fr/docs/diffusion/PLSrififi.pdf

http://fish-dont-exist.blogspot.fr/2011/09/les-mysteres-de-la-phylogenie.html

https://www.universalis.fr/encyclopedie/poissons/

https://www.universalis.fr/encyclopedie/classification-du-vivant/

https://www.futura-sciences.com/planete/dossiers/zoologie-poissons-eau-douce-1440/page/2/

https://www.universalis.fr/encyclopedie/evolution/

https://en.wikipedia.org/wiki/Fish

Campbell biology, Neil A. Campbell, Pearson France, 2011

La classification phylogénétique du vivant 4e édition Tome 2, Guillaume LecointreHervé Le Guyader, Belin, 2017

Guide critique de l’évolution, Corinne Fortin, Gérard Guillot, Marie Laure Le Louarn  Bonnet, Guillaume Lecointre, Belin, 2009